6 Juin
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Y a-t-il un arbitre dans la course ?

Deux jours plus tard, alors que Richie Porte a probablement perdu le Giro en raison de la sanction de deux minutes qui lui a été infligée, tout le monde en prend pour son grade ! Faut-il blâmer le coureur, son équipe, le règlement ou les commissaires ? (Photo TDW)

 


Fair-play ou délit de connivence ? En dépannant mardi sur le Giro son compatriote et néanmoins adversaire Richie Porte (Team Sky), victime d’une crevaison à sept kilomètres de l’arrivée, Simon Clarke (Orica-GreenEdge) a provoqué une belle polémique. Mais surtout une sanction dont ce serait bien passé le récent vainqueur de Paris-Nice. Pour avoir enfreint l’article 12.1.040 du règlement UCI, Richie Porte a écopé de deux minutes de pénalité qui viennent s’ajouter au temps perdu sur la ligne d’arrivée à Forlì, terme de la dixième étape.

 

 

En page Cyclisme, le titre du quotidien sportif L'Equipe, hier matin, avait de quoi accrocher le chaland : « Porte, pris en flagrant délit ». Effet d’annonce complété dans les propos de Philippe Brunel par une formule sentencieuse : « flagrant délit de connivence ». Dans un sport longtemps gangréné par les mafias, et des fréquents arrangements financiers, l’emploi d’un terme comme le flag n’est pas anodin. Il claque de façon sensationnelle.

 

 

Cela n’a rien à voir, mais une interview, ce même jour, du gendarme de l’OCLAESP Damien Ressiot, dans laquelle l’ancien journaliste du même quotidien, auteur du scoop mondial sur Armstrong en août 2005, précise : « Je n’ai jamais considéré les sportifs comme des truands ». Ce qui est venu à point nommé pour nous rassurer un peu…

 

 

Les commentaires vont bon train depuis mardi soir et le nôtre vient seulement gonfler leur nombre.

 

Nul n’est censé ignorer la règle. Sur beIN sports, le consultant Cédric Vasseur accusait même l’équipe Sky d’un réel « amateurisme » en n’ayant pas prévenu son coureur ; le consultant reconnaissant en même temps que l’équipe n’était visiblement pas au courant de cet incident de course, puisque sa voiture (3ème dans la file) n’avait pas réagi. Dans ce cas, Cédric, comment pouvaient-ils agir s’ils ne savaient pas ?

 

L’ignorance des règlements de la part des coureurs est beaucoup plus préoccupante, comme le soulignait, hier soir sur Twitter, Olivier Perrier, rédacteur pour le site cyclingpro.net :

 

 

Pour la deuxième fois en quelques semaines, une grande course consacre l’incroyable crédulité des coureurs et pas des moindres ! Rappelez-vous : une partie du peloton de Paris-Roubaix franchissant en panique et dans une belle inconscience collective le passage à niveau abaissé de Wallers, quelques secondes avant l’arrivée d’un TGV. Ce jour-là, les coureurs auraient dû savoir que les commissaires allaient stopper la tête du peloton qui avait pu franchir les voies avant l’abaissement des barrières. Une neutralisation, conforme au règlement UCI, afin de permettre au peloton de se reformer. De la même façon, les deux protagonistes d’hier auraient dû savoir que ce type de dépannage entre coureur d’équipes adverses n’était pas autorisé et lourdement sanctionné sur le plan sportif. « C’est la dernière chose à laquelle j’ai pensé », a réagi le leader de Sky sur le site de son équipe. Si le règlement de son sport lui était plus familier, cette notion d’infraction aurait peut-être été la première crainte qui lui serait venu à l’esprit.

 

Ne s’agit-il pas ici à nouveau d’un comportement insouciant hérité de cette génération munie d’oreillettes, les coureurs s’appuyant sur la bienveillante vigilance de leurs directeurs sportifs lors des grandes courses ?

 

Dans ce cas précis, ils ne sont d’ailleurs pas deux à ignorer le règlement, mais au moins trois, puisque l’on distingue assez nettement la présence d’un équiper de Richie Porte sur le cliché, principale pièce à conviction des commissaires pour motiver leur décision.

 

 

A moins que ce bel élan qui a tant fait chavirer les esprits généreux sur les réseaux sociaux, ait été en réalité beaucoup mieux calculé. En ne passant pas sa roue à son leader, une fois reparti, cet équipier a pu rester aux cotés de Richie Porte lors de la poursuite qui s’est ensuivi derrière le peloton. Un équipier de plus dans ces moments-là, ça compte évidemment ! Dans son édition d’aujourd’hui, l’Equipe revient sur l’incident : « A la télévision, tout le monde a vu Michael Matthews, l'autre Australien d'Orica-GreenEdge, organiser la poursuite et prêter main-forte à Porte ». Philippe Brunel y voyant l’illustration parfaite d’une « collusion illicite inacceptable en regard des règlements ».

 

A contrario, en considérant l’hypothèse d’un réflexe magnanime, il faut s’interroger, comme le commentateur de la Télé Suisse Romande (TSR) Patrick Deletroz, sur l’attitude qu’aurait adopté Simon Clarke s’il s’était agi de dépanner l’Espagnol Contador, l’Italien Aru ou le Colombien Uran ?

 

 

Cyrille Guimard ajoute que le fair-play en sport « s’applique à n’importe quel adversaire », sans distinction de liens d’amitié ou de patrie. Brunel non plus ne croit pas à l’expression d’un quelconque fair-play : « Ce rapport chevaleresque qui ne peut s'exercer qu'entre deux rivaux que tout oppose. À l'image de cette photo emblématique datant du Tour 1949, chargée de poésie et d'humanisme, qui voit, autre temps, autres moeurs, Fausto Coppi passant son bidon à Gino Bartali au sommet de l'Izoard ».

 

 

Il reste un autre élément mystérieux dans cette histoire. Qu’un directeur sportif au volant de sa voiture rate son coureur stoppé du mauvais coté de la route, ça arrive. Que des problèmes de réception ou de compréhension de radiocorsa se produisent, c’est fréquent. Que la réalisation TV soit un instant dépassée dans le final d’une étape, c’est tout aussi compréhensible. Ce qui l’est beaucoup moins, c’est l’absence d’un commissaire dans l’environnement de ce fait de course – le plus important de la journée, en dehors de l’ultime ligne droite supervisée par le juge à l’arrivée.

 

C’était également le cas sur ce fameux passage à niveau du dernier Paris-Roubaix, où seule la présence d’un motard de la gendarmerie avait permis in extremis de faire barrage aux coureurs. S’il n’y a pas d’arbitre, il ne peut pas y avoir de rappel à l’ordre, d’arbitrage précis et encore moins d’interprétation éventuelle entre l’esprit du règlement et la lettre.

 

Comment confirmer ou infirmer que « personne n’essayait de prendre un avantage déloyal », comme l’a prétendu Dave Brailsford sur le site de l’équipe Sky. Les commissaires n’y étaient pas et lui non plus.

 

On peut logiquement s’interroger sur la pertinence de certains articles du règlement UCI, sur la sévérité des pénalités en temps, comparées aux montants anecdotiques des amendes infligées (200 CHF, quelle blague !).

 

Mais le plus urgent est de donner aux arbitres de ce sport les moyens matériels et logistiques pour leur permettre d’y voir clair, et si possible avant que l’irréparable soit commis. La présence d’un commissaire mardi aux cotés de Richie Porte aurait permis une mise en garde salutaire pour le coureur. A l’opposé d’un arbitre de football qui affirme son autorité par le dialogue autant que par le sifflet, en cyclisme, un commissaire de course, est avant tout perçu comme le comptable des infractions commises en cours d’étape, dont la somme sera reproduite sur un communiqué en fin de journée. Un commissaire aux comptes en quelque sorte…

 

Les problèmes d’arbitrage ne sont pas l’apanage des sports collectifs. Oui, il y a un vrai problème dans les prises de décision en course et cela ne date pas tout à fait d’aujourd’hui. Contrairement à ce que l’on entend dire (notamment hier à la télévision), les commissaires ne sont pas incompétents. A l’instar des autres sports, le public et les équipes, tellement mieux informées, que par le passé se montrent plus exigeants à l’égard de leurs décisions.

 

On peut d’ailleurs s’interroger sur la fiabilité des recours à des photos de presse, ou même à certaines vidéos. Ces sources d’information sont forcément subjectives puisque partielles, en raison du caractère itinérant de ce sport qui ne permet pas, à ce jour, de montrer l’action dans ses moindres recoins. Quand il y aura des caméras et micros embarquées sur tous les vélos, la donne sera peut-être différente, mais nous n’en sommes pas là.

 

Hier soir une photo, diffusée par le site Cycling Weekly, accusait Alberto Contador d’avoir retiré son casque lors de la onzième étape.

 

 

Les commissaires devraient-ils sur la base de ce cliché mettre hors-course le leader du Giro comme le prévoit le règlement UCI ? Non bien-sûr, car cette image n’indique rien sur le temps durant lequel Contador a roulé sans casque. S’il s’agissait de le retirer brièvement le temps d’ôter sa casquette – comme il l’a prétendu – tous les coureurs le font et les commissaires le tolèrent sans broncher.

 

Mais l’apparition au grand jour de cette photo est symptomatique d’un usage fréquent dans ce sport. Dans le vélo, les hommes de loi utilisent – ou pas, en fonction de leur libre arbitre – les éléments à charge, ou à décharge qu’on leur fournit. Ce « on » englobant les recommandations des régulateurs de l’organisation, les vues d’hélicoptère TV, et d’une manière générale tous les moyens de prise de vue, tel qu’on a pu le voir à l’occasion du dépannage de Richie Porte. Personne n’y était, mais tout le monde y a vu sa vérité…

 

PCh.

 

 

BONUS TRACK : Il y a 6 ans…

 

Lors de Paris-Nice 2009, Alberto Contador était tombé peu avant le panneau des trois derniers km. Ne sachant pas s’il risquait ou non d’être crédité de son retard sur la ligne, il s’était lancé dans une poursuite effrénée, tout en profitant de l’abri prolongé d’un véhicule d’une équipe adverse. Ce jour-là non plus, les commissaires n’était pas à ses cotés.